Jean Capart (1877-1947)

Père fondateur de l’égyptologie belge, Jean Capart dirigea conjointement les Musées Royaux d’Art et d’Histoire de 1925 à 1947 ainsi que la Fondation Égyptologique Reine Elisabeth à Bruxelles à partir de 1927, enrichissant considérablement les collections égyptiennes.

 

Le 28 janvier 1926, il contacta Georges Grappe (1879-1947), nouveau conservateur du musée Rodin, et lui demanda de procéder à l’envoi de photographies pour trois œuvres égyptiennes, observées lors de sa dernière visite à l’Hôtel Biron.  

 

 

Monsieur et cher Collègue,

 

J’ai bien regretté de n’avoir pas eu l’occasion de vous rencontrer lors de ma visite au musée Rodin. Je voudrais vous demander de vouloir bien me faire faire trois photographies d’après des objets confiés à vos soins ; 1°= sur le palier de l’escalier, dans l’embrasure de la fenêtre, à gauche, un fragment de peinture où l’on voit un roi assis et un personnage debout avec les hiéroglyphes [hiéroglyphes].       

2°= dans la grande armoire, un long panneau avec une inscription hiéroglyphique où se trouve le signe [hiéroglyphes]. Si la photographie n’est pas de grand format, il serait bon d’avoir, outre l’ensemble, une photographie de détail de ce signe.

3°= le fragment de fin calcaire où l’on voit un boucher, le corps peint en rouge, regardant vers la gauche. Il y a au-dessus les hiéroglyphes [hiéroglyphes].

La fondation prendra naturellement à sa charge tous les frais de ces photos.

Veuillez agréer, Monsieur et cher collègue, l’expression de mes sentiments les plus distingués.

 

Jean Capart[1]

          

 

Ces trois photographies sont aujourd’hui conservées au centre de documentation des Musées Royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles (n° 1593, n° 1594, n°1595).

 

Quelques semaines plus tard, le 16 février 1926, Jean Capart répondit à Georges Grappe pour le remercier et partager ses récentes recherches.

 

 

Monsieur et cher Collègue,

 

Je vous remercie vivement des photographies que vous avez bien voulu faire faire pour moi au musée Rodin. Le fragment de fresque m’avait intéressé parce que j’avais pu reconnaitre dans les deux hiéroglyphes la fin du nom du prince Ahmes-Sapaïr, fils d’Ahmodis 1er, de la XVIIIe dynastie, au sujet duquel vous trouverez des renseignements dans Henri Gauthier, le Livre des Rois d’Egypte, t. II, pp. 188 et 189.

Ce prince qui semble être mort jeune est associé au culte funéraire de son frère Aménophis 1er. Il y a beaucoup à parier que votre fragment ait été détaché du grand mur de la petite chambre du tombeau n°= 13 de Shouroy à Drah Abou el-Negga qui était chef des porteurs des brasiers d’Amon à la XXe dynastie. Champollion dans ses Monuments t. II pl. 1622 a représenté la scène d’offrandes d’où votre fragment semble avoir été arraché à une époque récente. Hélas !

Quant au fragment avec le personnage peint en rouge, c’est directement un morceau détaché des scènes de fête et de procession de la terrasse supérieure du temps de Deir el-Bahari. Vous pourrez vous en rendre compte en regardant les parois publiées dans Naville The temple of Deir el-Bahari Part V. pl. 124 à 126. Il s’agit de ce beau style classique du début de la XVIIIe dynastie qui pastiche , ou mieux renouvelle l’art de l’Ancien Empire au point de s’y méprendre. Sans le bout d’inscriptions au nom de Thoutmès III je n’aurais pas osé mettre une date précise sur votre fragment.

Quant à l’inscription, elle nous donne une formule funéraire qui était gravée au-dessus de la figure d’un personnage d’où le nom, que je réussirai peut-être à identifier se terminant par…. makhet. En tout cas, il s’agit d’un chancelier de l’époque saïte et, dans son titre, le signe du sceau est fait en une remarquable précision : c’est bien un cylindre monté en collier de manière à pouvoir être porté au cou par le haut dignitaire qui en avait la responsabilité.

Telles sont les raisons pour lesquelles mon attention s’était particulièrement portée sur ces trois objets dont je suis fort heureux de posséder maintenant une photographie.

Veuillez agréer, Monsieur et cher collègue, l’expression de mes sentiments les meilleurs.

 

Jean Capart[1]

 

 

Grâce à l’ensemble des données collectées, ces lettres riches en détails permettent d’établir un lien avec trois œuvres égyptiennes, conservées à l’Hôtel Biron.

 

Le premier fragment peint avec un roi assis, un personnage débout et un ensemble hiéroglyphique, est le Co.03431. L’égyptologue fit le lien entre cet élément et une scène d’offrandes, rapportée par Champollion dans ses Monuments, t. II, pl. 162². Ainsi, l’exemplaire du musée Rodin a fait partie d’un large ensemble ornemental funéraire sur le grand mur de la chambre du tombeau n°13 de Shouroy à Drah Abou el-Negga, reproduit dans le parcours muséographique des Musées royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles (MAHB) par Marcelle Baud en 1928. L’historienne s’appuya alors sur des dessins ainsi que des calques de Robert Hay, conservés à la British Library, et compléta les lacunes anciennes, sans reproduire les graffitis.  Issu donc de la tombe thébaine de Nakht (n°=161), ce fragment de fresque fut déposé entre le XIXe et le tout début du XXe siècle avant d’être acquis par le maître le 24 septembre 1913, sous l’entremise de Oxant Aslanian, antiquaire parisien.

 

Le second élément, le long panneau avec les inscriptions hiéroglyphiques, également retrouvé dans une tombe est le Co.01298. Il s’agit d’un proscynème composé de mentions d’offrandes à un haut dignitaire. Comme le souligne justement Jean Capart , il est ici question d’un chancelier du roi.

 

 Enfin, le troisième et dernier élément, le fragment avec le personnage peint en rouge est une œuvre disparue depuis 1979. L’égyptologue y vit une représentation de fêtes et de processions. Il justifia son hypothèse en liant cet élément à la terrasse supérieure du temple de Deir el-Bahari et en le rattachant aux premiers temps de la XVIIIe dynastie.

 

Le regard de Jean Capart sur le corpus de fragments égyptiens d’Auguste Rodin est également tangible dans l’article de Georges Grappe, Rodin Collectionneur, paru en 1928 :

 

[...] De même, il faut citer encore parmi les joyaux de cette collection, les superbes fragments égyptiens qui, au dire d’archéologues aussi avertis que M. Jean Capart, ne dépareraient en rien les salles du Louvre, ou du British Museum. Des savants sont souvent venus de l’étranger pour les étudier sur place déchiffrer leurs hiéroglyphes et prendre copie de leur dessin. [3]

 

 



 

[1] Lettre conservée aux Archives du musée Rodin, Collection Egypte, Correspondances.

[2] Lettre conservée aux archives du musée Rodin, Collection Egypte, Correpondances.

[3] Georges Grappe, « Rodin Collectionneur », Le Cousin Pons, XI, 1-15, 1, 1928.